Chaque tableau présenté ici a pour origine une petite scène, un instant vécu. L’atmosphère et les sensations éprouvées à cet instant, font réémerger et résonner le souvenir d’autres instants que l’on croyait oubliés.
Le tableau tente alors de suggérer une histoire, vécue ou rêvée, recomposée et enrichie à partir de ces instants, à la manière dont les cordes d’un instrument de musique vibrent « en sympathie ».
On pourrait qualifier ce résultat de « réalité augmentée » ? Mais n’est-ce pas simplement le monde tel qu’il est, qui ne se laisse pas voir sans que l’on apprenne à le voir ? C’est en tout cas ce que m’enseigne la peinture, et ce que j’ai envie de partager avec vous.

François Bardet

Quand on voit pour la première fois les tableaux de François Bardet, on se dit « tiens il y a là quelque chose de Hopper », plus nostalgique que mélancolique (la manière de jouer avec les personnages, les frontières spatiales, le clos et l’ouvert, la fenêtre), mais un Hopper comme un lointain cousin d’Amérique. François Bardet nous ouvre un espace pictural entre intime et universel, avec des tracés où le courbe vient se fondre ou se télescoper avec le droit ; un univers à géométrie variable dont les tableaux se répondent en échos, entre instantané et éternité, comme s’il s’agissait d’un même paysage vu sous un autre angle, à une autre heure, quelques années avant ou après.

François Bardet offre un travail sur le temps avec des paysages comme désertés, des paysages qui viennent après ou qui reviennent, échos de souvenirs ou qui ouvrent une fenêtre sur le nouveau de l’aube, sur un futur à créer, recréer, inventer. De furtives silhouettes habitent et contemplent ce monde, oscillant entre mouvement et équilibre.

Il y a quelque chose de proustien dans ce travail, non seulement dans le rapport au temps mais aussi dans le travail sur la couleur : les nuances de bleus, d’ocres, de gris, de terres vertes…

On sent dans sa peinture la présence du spectateur toujours émerveillé par les tableaux du monde qu’il sait regarder.

Patricia Victorin

Etat d’âme
« Un paysage est un état d’âme », a écrit Amiel. C’est vrai d’un paysage réel. C’est encore plus vrai d’un paysage peint, qui est ici l’état d’âme de François Bardet d’abord, mais aussi de de tout un chacun, pour peu que devant ces montagnes, ces mers, ces fleuves, ces ciels, ces arbres, ces villages, ces fenêtres grand ouvertes sur des vastes espaces, il laisse son âme pensive s’abandonner à une contemplation naïve, à une rêverie indéfiniment recommencée, loin des villes, des foules, du bruit, du bavardage, de la vitesse. Là, dans cet autre monde, presqu’onirique, tout est silence, lenteur et solitude, à l’image de ces personnages, silhouettes isolées qui ne se rencontrent pas, à l’image de cette femme en robe rouge, omniprésente et solitaire, presque toujours vue de loin et de dos, à la fois perdue dans ce vaste monde, et intéressée par cet étrange environnement aux couleurs douces qui s’offre à elle.
Il y a le visible, mais il y a aussi l’invisible qui en émane intensément, l’état d’âme lui-même, fait d’étonnement, à la fois émerveillement et empathie dans cette lumière paisible qui colore tendrement en demi-teintes chaque parcelle de ce monde, mais aussi inquiétude latente devant cette immense réalité qui s’impose sans raison :  « pourquoi ce monde ? et moi, qu’est ce que je fais là ? ». Rilke écrit au début de la 8ième Elégie :  « De tous ses yeux la créature voit l’ouvert » . C’est bien cette ouverture indéfinie qui peut apparaître comme l’un des thèmes majeurs de l’œuvre de François Bardet : estuaires, routes, fenêtres, terrasses ou escaliers ouvrant sur la mer, sur le ciel, sur les flancs d’énormes montagnes : pas de clôtures, de murs, d’enracinement qui enfermeraient l’individu, l’attacheraient à un lieu définitif, et interrompraient le voyage de sa vie et son cheminement indéterminé. Ce que peint cet artiste c’est peut-être un mélange subtil de bonheur et de désarroi devant ce que Camus appelait dans l’Etranger la « tendre indifférence du monde ».

Bernard Dumoulin